Après quelques mois de retard… Voici ma copie du baccalauréat en philosophie, juin 2007.
« Tout travail mérite salaire ! » ; cette injonction, devenue proverbe populaire, confère au travail la définition contemporaine de l’emploi ; c’est-à-dire un travail rémunéré. Ainsi est-il évident qu’alors que nous travaillons, nous « gagnons », en général, un salaire ou une rémunération en nature. Mais cependant, n’y a-t-il aucun autre bénéfice à tirer du travail, n’est-il pas pour l’homme autre chose qu’une tâche à exécuter pour subsister ? Le salaire n’est-il pas faible compensation du temps que nous consacrons au travail, et donc « gagnons-nous » réellement à travailler, si nous ne gagnons rien d’autre ? Ajoutons à cela le fait qu’un travail ne signifie pas systématiquement l’obtention d’une compensation financière ou en nature ; mais alors, que gagnons-nous réellement à travailler ?
La définition contemporaine du travail ne s’intègre pas intégralement à toutes les époques, et pourtant nous pouvons penser que le travail humain existe depuis que l’homme est homme ; nous parlerons de fait ici de travail sous toutes ses formes, des plus ancestrales à celles des plus abouties. De plus, il est à noter que le « nous » possède ici plusieurs sens, mais dont nous aborderons majoritairement le premier : celui du « nous » comme individu, entité, et de manière moindre le « nous » comme groupe humain, d’une même communauté ou cité, et enfin « nous » définissant l’humanité tout entière.
Ainsi, l’homme n’acquiert-il pas une certaine autonomie par son travail ? De plus, le travail n’est-il pas également le facteur d’intégration le plus pertinent, du fait notamment des rapports sociaux qu’il occasionne ? Nous verrons enfin cependant que cette certaine liberté engendrée par le travail demeure limitée et même controversée ; la force du travail n’est-elle pas parfois une force aliénante ?
L’état de nature est une notion incompatible avec l’homme lui-même ; il ne peut exister d’homme à l’état de nature, pas même à sa naissance selon certains philosophes. L’homme façonne le monde, de même de sa vision du monde et de la conception qu’il en a ; l’homme n’observe pas sans interprétation. C’est donc un être doué de culture, au sens premier du terme. Ainsi, il a recours à la technique pour subsister et évoluer, puisque les hommes sont dénués d’outils et d’armes « naturels », comme le crabe se sert de ses pinces pour creuser, ou le raton laveur pour construire ses barrages. La technique est vouée à une évolution permanente : c’est en utilisant un outil et en mettant en application des techniques que l’on en décèle les limites et que l’on cherche à les dépasser. L’homme de par son travail est amené à faire usage de ces outils : le travail lui permet donc d’affûter sans cesse ses compétences techniques.
Lorsque nous parlons ici de travail, nous sous-entendons par là une activité rémunérée, puisqu’il semble que cela soit majoritairement le cas. Rémunérer une activité, c’est lui conférer une importance matérielle et immatérielle tout autre que celle de son unique satisfaction personnelle du travail accompli. En d’autres termes, une activité rémunérée est à priori davantage valorisante. Et parce que bénéficier d’un salaire, d’un revenu d’appoint ou d’une compensation en nature, c’est être sur le chemin de l’autosuffisance et de l’autonomie ; nous pouvons subvenir nous-mêmes à nos besoins, nous ne sommes plus dépendants de quiconque. Ainsi le travail, lorsqu’il est rémunéré, permet d’acquérir une certaine autonomie financière…
… Nous sommes donc, d’un certain point de vue, libres. Mais la liberté n’est pas seulement une affaire de suffisance, d’autosuffisance, financière. Husserl, en affirmant qu’ « il faut constituer l’autre en moi et le constituer en autre que moi », marque la relation de l’homme à autrui. Plusieurs philosophes théoriseront à ce sujet, dont Hegel, en posant l’idée que les relations entre les hommes ne sont que désir de domination, que c’est là même l’ultime désir de tout homme. La liberté selon ces penseurs, serait d’être détaché de ses désirs, en les réfrénant volontairement, sans être assujettis à ceux-ci. Ainsi, l’homme n’est pas libre tant qu’il recherche la domination sur autrui, preuve du dépassement de ses désirs et pulsions sur sa raison. De fait, l’esclave est davantage libre que le maître lui-même, profondément soumis à ses désirs, puisqu’il les réalise. Le travail procure à l’esclave la liberté confisquée.
En conséquence, si l’homme acquiert par son travail une certaine autonomie et une liberté en marquant sa volonté sur ses désirs, il n’en demeure pas moins que le travail est assurément un conséquent –si ce n’est le meilleur- facteur d’intégration.
Restreint tout d’abord et se limitant aux interactions les plus simples, le groupe dans lequel l’homme trouve sa place grâce au travail tend à s’étendre pour former une véritable communauté plus généraliste, celle des travailleurs. En outre, le travail permet dans l’absolu de dépasser les origines sociales de tout individu, et ainsi, si la condition sociale de l’homme évolue grâce au travail, les rapports qu’il entretient avec autrui et la société toute entière (et inversement) évoluent également. Le principe de l’ « ascenseur social » permet donc à tout homme de dépasser les conditions sociales dans lesquelles il naquît pour aspirer à de meilleures conditions d’existence. Plus généralement, le fait d’être conscient d’œuvrer pour la collectivité apporte une plus large dimension, et une plus large satisfaction du travail. Ainsi, nous pouvons affirmer que l’intégration par le travail a une démarche bien spécifique au sein des rapports sociaux, de la relation avec autrui.
L’on peut donc affirmer que le travail figure comme le seul moyen que possède l’homme pour réellement se sentir appartenir à la société, en y contribuant chaque jour. De même, par l’évolution des techniques à laquelle il contribue, il est conscient d’œuvrer en faveur d’une constante évolution, qu’il « fait partie » de l’évolution. Cette place dans la société, au cœur du système, lui fait par là même prendre conscience de lui-même (conscience de soi). Le travail ancre donc l’homme au sein d’un grand mouvement, d’une grande marche pour l’évolution technique, mais également comme acteur de son propre développement : c’est la bivalence entre le sentiment d’appartenance à un groupe renforcé et simultanément une certaine conscience de soi.
L’homme qui évolue dans un cadre structuré (vie professionnelle, etc…) apprend à se maîtriser au cœur d’un système, avec ses règles, ses mœurs et ses principes. Il est donc conscient que même s’il a acquit une certaine liberté d’action, la vie en société impose des lois qui vont parfois à l’encontre de ses désirs, pourtant multiples ; Spinoza allant jusqu’à affirmer que « le désir est l’essence même de l’homme ». Mais la maîtrise de soi qu’il a dû développer en travaillant (respecter des horaires, des directives, des techniques et des individus – « Le respect ne s’adresse en aucun cas à des choses » a dit Kant) l’aidera à réfréner ses désirs pour respecter les règles de la vie en communauté ou dans la cité. Ainsi, les lois, au lieu de le rendre soumit à celles-ci, vont le rendre libre, puisque selon certains philosophes, c’est l’essence même de la liberté. « Le travail est la meilleure des polices », écrivait Nietzsche, en cela que les hommes ayant appris par le travail à dompter leurs pulsions se conforment eux-mêmes aux règles de la société, où donc l’intervention répressive devient inutile. L’homme se maîtrise donc pour conserver sa place dans la société et éviter l’exclusion sociale, mais il se maîtrise également face à lui-même, il apprend à réfréner ses désirs et à les dominer. Il n’est plus esclave de lui-même, il devient réellement libre.
La maîtrise de soi engendrée par le travail entraîne ainsi une domination de ses désirs et ses pulsions, dont découle à la fois une intégration au sein de la vie en collectivité par le respect des règles qui la régissent, mais aussi une indéniable liberté, puisque l’homme est libéré des pulsions qui le tiraillent. Mais cependant, le travail n’est-il pas une force aliénante ?
La Bible parle de l’homme comme étant un être de labeur (évocation de la dureté du travail « à la sueur de son front »), et l’on parle aisément dans le langage courant de travail acharné lorsque l’on dit « se tuer à la tâche ». Nul doute qu’il s’agit ici de langage imagé et empreint d’une certaine exagération, mais cependant le travail pourrait-il créer une certaine dépendance à son égard, un manque de liberté ? La question du temps de travail n’est pas une constante de la Vième République, loin de là, malgré les profonds changements et mouvements à chaque évocation de ce problème. Au-delà du souci de l’individu et de l’épuisement physique consécutif à des heures de travail, l’émergence d’une « société du temps libéré » s’est faite sentir dans le discours de certains penseurs ou, plus tard, sociologues. Ainsi, le travail ne serait pas l’unique activité de l’homme, il aurait besoin d’assouvir ce que l’on nommera « loisirs ». Allant plus loin, P. Lafargue prônait même une semaine de deux heures de travail effectif, assurant que c’était là le juste milieu entre travail et temps pour soi. Nietzsche sera quant à lui plus raisonnable en affirmant simplement que celui qui n’avait pas les deux tiers de son temps pour lui était un esclave…
« Subdiviser un homme, c’est l’assassiner. Subdiviser le travail, c’est assassiner un peuple ». Marx, dans sa thèse sur la lutte des classes, évoque également la soumission de l’homme à son patron (qui certes n’est pas libre, comme dit précédemment -tout comme le maître- puisque sous l’emprise de ses désirs), marquant ainsi l’absence de liberté dont peut jouir l’homme au travail. Certes est-il libre dans l’absolu puisque conscient de ne pas être dominé par ses désirs, ceux-ci étant réfrénés et par lui, et par l’appareil de production et sa hiérarchie, mais dans les faits il n’est pas libre non plus ! De même, au niveau des modes de productions, la rentabilité accrue d’un système comme le taylorisme ou le fordisme, d’abord vivement applaudit puisque permettant d’améliorer la compétitivité d’une entreprise, fut rapidement remis en cause, et notamment par le toyotisme, qui prônait une « humanisation » des modes de production, à l’inverse du système en chaîne du taylorisme. En effet, le taylorisme non seulement divisait les hommes et cloisonnait les compétences, mais ne favorisait guère le travail serein, entraînant de mauvaises productions des salariés, démoralisés et non réceptifs.
Cependant, il est à noter qu’ici, ce sont les modes de production qui sont décriés, et non le principe même de l’emploi. Ainsi Lafargue affirmait que donner son travail contre de l’argent était commettre un délit digne des plus hauts crimes, et répréhensible de lourdes peines ! Il remet donc en cause la vente de services humains, qu’il compare à de l’esclavagisme où l’esclave choisit lui-même sa situation et se vend également de lui-même. Simplement, l’homme se résout à une certaine soumission. Alors, si pour bénéficier des bienfaits du travail et de ses avantages (liberté dans l’absolu, rémunération, insertion) il faut accepter de se corrompre soi-même et abandonner sa qualité d’être humain digne et insoumis, gagnons-nous réellement quelque chose à travailler ? Ne perdons pas davantage que nous ne gagnons ?
Ainsi, nous avons tout d’abord pu montrer que si l’homme acquiert par son travail une certaine autonomie, c’est tout d’abord vers des techniques davantage affûtées que celui-ci s’achemine. Ensuite, outre l’autonomie financière obtenue lors de la réalisation d’un travail rémunéré, c’est bel et bien de liberté qu’il s’agit lorsque le maître s’aliène et devient lui-même esclave de ses propres désirs de domination de l’esclave. Néanmoins, nous constatons inévitablement que le travail est le principal facteur d’intégration dans nos sociétés, de par les rapports sociaux qu’il occasionne, mais aussi le sentiment d’appartenance à une communauté et une cité qu’il engendre (de par la conscience de soi, de soi au sein d’une multitude d’autres différents de soi mais si ressemblants à soi). Une nouvelle fois, l’on retrouve la notion de liberté engendrée par le travail, par la maîtrise de soi, la domination de ses désirs et pulsions qui ne sont ainsi donc plus maîtres de mon esprit mais assujettis et soumis à la force de ma volonté.
Cependant, nous émettrons un certain nombre de réserves quant aux effets inverses du travail sur l’homme : la dépendance vis-à-vis du travail est un facteur favorable à la notion de force aliénante, tant au niveau du concept que des applications (Nietzsche et Lafargue émettent déjà à leur époque des réserves et même de vives contestations concernant la place du travail dans le quotidien), voire du principe même de l’emploi.
Ainsi, s’il fallait s’accorder sur ce que l’on gagne à travailler, l’on pourrait avancer suite à ce bilan que si le travail rend l’homme indéniablement libre, autonome et vivant au sein d’un groupe, il n’en demeure pas moins que le pas entre liberté, soumission et dépendance est aisément franchi, comme l’esclave serait libre mais assujetti à la force de son maître. De fait, l’on peut dire qu’en travaillant, nous gagnons à être libres, mais qu’il est primordial de veiller à ce que le travail ne devienne pas aliénant pour l’homme. Cet apparent paradoxe entre liberté morale (nous ne parlons pas ici de liberté face aux lois et mœurs de la société) et soumission physique soulève un questionnement plus vaste encore, sur l’éventuelle possibilité d’une liberté sans contrainte physique et morale, et sur ses éventuels dangers. Ainsi, jouir d’une liberté inconditionnelle, est-ce pouvoir dire « je fais ce que je veux » ?
Un commentaire
26 novembre 2007 à 11:20
Et t’a eu combien avec cette copie ?
“De fait, l’on peut dire qu’en travaillant, nous gagnons à être libres, mais qu’il est primordial de veiller à ce que le travail ne devienne pas aliénant pour l’homme.”
=> Non aux heures sup, oui au travail et à la liberté morale pour tous !
Ca c’est de la copie de socialo dit donc !
(ps : à mon bac philo j’ai eu 11, vu le vide intersidérale de ma copie je pense que j’ai eu tous les points par une critique du gouvernement américain dans un magnifique hors sujet en conclusion ! (bon le theme c’était “l’etat”, mais quand meme ….) heureusement que je suis tombé sur un correcteur sympathique !)